by berger elisabeth

Souvent vécu comme une émotion agréable mais passagère, l'émerveillement est fondamental pour notre équilibre et notre créativité. Cette aptitude, qui prend sa source dans l'enfance peut s‘endormir. Avec Emmanuel et Marie-France de Coquereaumont, auteurs de Réveillezvos ressources intérieures, nous faisons le point sur la nature de l'émerveillement, sa force, ses voiles et les façons de le retrouver. Il s'agit de réhabiliter en nous une qualité essentielle mais négligée et méconnue, souvent assimilée à de la naïveté, alors qu'elle est l'une des bases de la vraie maturité.

Nouvelles Clés : Entre émotion, ou aptitude, comment pourriez-vous définir l'émerveillement ?

Emmanuel de Coquereaumont : L'émerveillement, selon moi, repose sur une perception unifiée de la réalité, qui suscite une émotion fugace de bien-être. S'émerveiller demande alors une certaine aptitude à se perdre au sens de s'oublier, pour s'unir à la beauté et à la grandeur du monde.

Cette union nous permet d'accéder au vrai à l'universalité qui se cache derrière les choses les plus anodines de la vie. À ce titre, le renard de St Exupéry évoque l'émerveillement quand il dit au Petit Prince : «  On ne voit bien qu'avec le cœur, l'essentiel est invisible pour les yeux. » Il me semble que l'émerveillement pourrait relever de notre capacité à percevoir l'invisible, à nous unir à une conscience universelle et à redécouvrir la source sacrée de la créativité.

N.C. : On dit souvent que l'émerveillement est une qualité propre à l'enfant. Qu'en pensez-vous, vous qui, en tant que psychologues, avez beaucoup travaillé la question de « l'enfant intérieur », dont vous faites la clé de notre vitalité ?

Marie-France de Coquereaumont : L'émerveillement est une capacité innée chez l'enfant, dont la nature première est de rester ouvert à l'inconnu. Ainsi, il peut regarder une fleur et y voir un univers tout entier. Totalement immergé dans l'ici et maintenant où le passé, le présent et le futur ne font qu'un, il peut s'ouvrir à un monde prodigieusement autre que celui dont nous avons l'habitude. La plupart du temps, en grandissant nous nous adaptons à un environnement familial et culturel, qui peut nous couper de cette capacité, tant notre énergie est occupée à s'adapter.

Peu à peu, devenus adultes, nous nous figeons dans nos habitudes ; très occupés à sécuriser nos savoirs, nous nous éloignons de ce pressentiment de l'étrange, vecteur d'émerveillement. Nous nous mettons alors à « voir » la fleur en nous disant, « je sais, je connais, c'est une fleur ». Coupé de cette capacité de l'enfant à se montrer curieux pour mieux encore s'émerveiller, nous sommes devenus blasés. Nous ne savons plus nous étonner du simple fait d'exister, d'aimer et d'être aimé. Et nous cessons de nous émerveiller.

N.C. : S'émerveiller est souvent fugace et donc éphémère. Pourquoi y apporter alors tant d'attention ?

EdC : Rappelons tout d'abord que l'être humain a besoin de s'émerveiller, en tout cas de faire intervenir le merveilleux dans sa vie. L'engouement, y compris des adultes, pour des sagas telles que Le Seigneur des Anneaux ou bien Harry Potterle prouve. Cet appétit pour le merveilleux répond à notre besoin de nourrir les couches les plus profondes de notre être, et de communiquer avec notre inconscient pour intégrer nos richesses et nos ressources enfouis.


Un besoin qui remonte aux Antiques qui eux ne réfutaient pas l'apport de l'émerveillement. Pour preuve, dans la mythologie grecque, c'est la déesse Iris, messagère des Dieux qui est associée à l'acte d'émerveillement. On raconte qu'elle portait en guise d'écharpe un arc-en-ciel, un symbole qui donne une piste intéressante sur l'intérêt de s'émerveiller. Ça entrouvre une porte pour enrichir notre vie d'une infinie palette de possibilités, de couleur et de sensations... Une invitation à jardiner nos possibles.

N.C. : Avouons tout de même qu'à une époque comme la nôtre ou la peur et la plainte dominent, s'émerveiller peut paraître superflu, et parfois même naïf ?

EdC : C'est dommage ! S'émerveiller nous relie à notre essence spirituelle et à une forme de sagesse, d'autant plus précieuse à notre époque. Il me semble que nous traversons avant tout une crise de sens. Nous vivons actuellement dans l'opposition, la confrontation, une pensée binaire. À la notion de progrès, qui jusqu'ici nous dominait, fondée sur le savoir et les certitudes, nous pourrions peut-être répondre à la crise en nous ouvrant à de nouvelles possibilités, dont celle de l'émerveillement.

Une des voies pour accéder à la conscience du lien qui nous unit à la planète, aux êtres vivants et à la source de toute vie. Notre monde a besoin de cet émerveillement pour retrouver une vision « originelle » et donc originale. Cette émotion agréable et en apparence éphémère peut ouvrir une voie de connaissance essentielle au développement de notre maturité.

N.C. : En quoi cela peut-il changer notre rapport au monde ?

M-FdC : Nous passons notre temps à interpréter plus qu'à voir. Nous projetons du contenu, au lieu de nous laisser toucher... Comme le souligne le poète et essayiste Michael Edwards
dans son livre L'émerveillement  : « qui peut naître devant la splendeur d‘une montagne  est avant tout l'impression d'autre chose, l'aperçu d'une profondeur d'être, un seuil, une porte qui s'entrebâille. »

Nous émerveiller peut nous rendre notre responsabilité de co-créateur de notre réalité. Dans le soufisme, il est dit que la création, ce mystérieux surgissement de l'être est un acte d'émerveillement. Le lien entre l'émerveillement et la création est un point crucial... Sans émerveillement c'est la source de notre créativité qui se tarit.

EdC : Einstein aussi le disait : « le plus beau sentiment qu'on puisse éprouver, c'est le sens du mystère, c'est la source de tout art véritable, de toute vraie science. Celui qui n'a jamais connu cette émotion, qui ne possède pas le don d'émerveillement ni de ravissement, autant vaudrait qu'il fût mort : ces yeux sont fermés. » Nombre de personnes ne se sentent pas créatives et subissent leur vie, car elles restent aveugles aux ressources qui se cachent en elle.

N.C. : Toutefois, la frontière entre l'émerveillement et la naïveté est parfois fine...

EdC : J'aimerais citer le poète Michael Edwards qui aime à poser qu'il n'y a rien de plus adulte ni de plus sérieux que de s'émerveiller. Nous agissons de façon infantile et naïve, lorsque nous confondons merveilleux et miraculeux. Le miraculeux est fonction de l'attente que quelque chose d'extérieur à nous résolve toutes nos difficultés, et de fait nous éloigne de nos ressources.

L'attente illusoire du miraculeux est le signe infaillible de l'ignorance que tout est merveilleux... La où le merveilleux crée du lien et enrichit notre vie, la naïveté induit de l'attente et peut s'accompagner de bien des déceptions.
S'émerveiller, c'est se laisser toucher par la beauté des choses, (sans aucunes attentes) alors que le naïf veut voir de la beauté partout.

N.C. : Alors comment s'ouvrir à nouveau à l'émerveillement ?

M-FdC : L'acte d'émerveillement nous pose une question profonde : te réfères-tu ou non à l'infini. Ce qui revient à nous demander : exprimons-nous l'essentiel dans nos relations. Si nous passons à côté de cette vérité, nous gaspillons notre vie. Regardons comment fonctionne l'émerveillement, ce n'est pas un acte de volonté ; il survient sans prévenir.

L'émerveillement est un acte reposant sur la notion de surprise, Goethe nous offre une piste quand il dit, « que le point le plus élevé que l'homme puisse atteindre est l'étonnement. » Retrouver la capacité de s'étonner peut ouvrir la voie. Eric Sablay dans son petit manuel d'émerveillement propose lui aussi de créer ce qu'il appelle une distance créatrice d'étonnement. Reste bien sûr à lâcher nos certitudes, nos dogmes, nos croyances...

N.C. : Est-il possible que certains l'aient définitivement perdu ?

M-FdC : Nous ne l'avons jamais perdu, simplement oublié. La métaphore de l'enfant intérieur permet à chaque adulte de se reconnecter avec l'enfant qu'il a été, avec tous ses possibles, afin de réactiver un état d'être, plus spontané, joyeux, et vivant. En reprenant contact avec notre enfant intérieur, nous pouvons cultiver un état d'être qui nous permet de voir plus souvent le merveilleux dans notre quotidien. Nous lâchons prise, nous abandonnons nos certitudes pour écouter cette sagesse intuitive qui nous murmure, qu'il y a une vérité au-delà du cours normal des choses.

Propos recueillis par Catherine Maillard pour le magasine Clés

Emmanuel et Marie-France de Coquereaumont : http://www.coeurdenfant.fr/therapeutes.html

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